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Toile de femme(s)


Dans le fond de la pièce, une toile couvre entièrement le mur.

Une femme debout au centre du tableau, peint.

Elle peint une ombre, son ombre. Auto-portrait en nuances grises.

Elle se peint au jour où elle n'était plus qu' une ombre.

Elle couche sur la toile, sa face cachée. Elle met en lumière son reflet sombre. Elle sait que cette image n’est qu’une projection. Miroir d’un temps révolu.

La terre continue de tourner, et sa part d’ombre diminue.

Elle, elle se voit en dedans. En dedans, elle souffle les nuages et la lumière se répand. La lumière va débusquer la moindre parcelle d'obscurité. Contenue, elle se densifie. La femme se voit de l'endroit où la lumière filtre, diffuse, émane, irradie.

Elle peint une forme sombre et tente de lui donner un mouvement, une direction.

Soudain, le mouvement se libère et donne vie à l'épaule, le bras, la main.

Alors, les doigts saisissent le pinceau et sur la toile se projette par dessus l’ombre sa lumière intérieure. La femme debout devant sa toile s’interroge sur la couleur de l’ombre et sur le sens du mouvement.

Pendant qu’elle s’interroge, une autre main la peint s’interrogeant d’avoir peint une ombre en mouvement.

Qui peint ?

La main qui peint dessine des courbes, ose un bassin, arrondit un ventre. La pointe d’un pied se trace délicatement, se pose, puis s’enracine.

La main qui peint n’est pas peinte sur la toile. Est-ce la main de celle qui a laissé se déverser l’intensité de sa lumière jusque dans son pinceau? Est-ce la même femme ? Celle qui après avoir déposée son ombre sur la toile peut enfin tracer un mouvement ? Une forme densifiée ?

Mise en abîme d’une femme abîmée. D’une femme qui expulse sa part d’ombre. Cendres grises d’un Phoenix qui enfin s’embrase. Sur sa palette se préparent d’autres envies. La couleur soudain explose et brise les codes. Feu d’artifice. L’ombre s’efface sous les paillettes scintillantes.

Qui peint ?

La toile se couvre de teintes chaudes. L’ombre de la femme n’est plus qu’une couche oubliée inscrite un jour sur le fond du tableau. La toile coûte cher, on peint par dessus.

Recouvrir. Recycler. Ajouter de l’épaisseur, du relief. Cependant l’ombre demeure, cachée là, sous la croûte, sous les étincelles.

Qui peint ?

Il n’y a plus d’ombre sur la toile. Plus que des étoiles. Peinture du dedans. Expression de l’instant. Tôt ou tard, une autre image se dessinera.

Qui peint ?

Images accumulées, superposées. Promesse à venir à l’abri d’un œuf opaque. Force invisible qui pulse en secret. Construction silencieuse d’une idée sur le point de jaillir. Instantané d’une nouvelle éclosion.

La trace de l’ombre est toujours là. Loin. Comme une empreinte laissée dans la boue du temps. Elle donne de l’épaisseur, de la profondeur à l’œuvre. Elle permet à la lumière de jouer sur un terrain fertile.

Un jour peut-être, un jour bientôt, la femme envisagera de sortir du tableau. Aller à la rencontre de celle qui tient le pinceau. Par un mouvement de la main, laisser le pinceau tendre un fil. Avancer un lien. Tisser l’ombre d’une image, et point par point, et maille après maille se refaire un costume.

Elle prendra bien soin cette fois, d’ajuster son costume à la forme de ses envies. Du fait main, du sur-mesure. Elle vérifiera qu’ aucune épingle n’est restée piquée dans un ourlet. Aucun débris dans la doublure. Plus de charpies. Plus de prêt-à-porter. Plus de deuxième main, plus de fripes d’occasion, plus de robe toute chiffonnée. Ajuster cette fois sa parure à son ossature. Protéger sa chair, son sang, sa peau. Choisir la matière et travailler la couleur. Sortir de l’ombre.

Sortir de l’ombre et danser dans la lumière. Éclairée et libre !

Mais au-delà de l’ombre, au-delà de la chair, au-delà de la pièce de tissu, quelqu’un continue à peindre.

Qui peint ?



Texte : Emmanuelle ANDLAUER 06/2023

Photo : Céline Dayan

(Lectures au Jardin Perché CJJ 2023)



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